Benoit Laignel : « L’urgence est de mise »

Publié le 28 mai 2018


A la suite des évènements climatiques extrêmes que nous avons connus sur le territoire du SyAGE, en janvier, nous nous sommes rendus à l’Université de Rouen pour interviewer le professeur Laignel, spécialiste du climat et membre expert du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat).

Jean-Baptiste Ferrero : Quelles sont selon vous les hypothèses les plus vraisemblables quant à l’évolution du climat dans les prochaines années, en Europe et en France ?
Benoit Laignel : Si on prend tout d’abord les températures, que ce soit à l’échelle de l’Europe, de la planète tout entière ou même du territoire national, on est effectivement à l’horizon 2100 vers une augmentation des températures. En France, nous tablons sur des évolutions qui pourront aller de plus 3°C à plus 5°C avec des disparités suivant les régions. Par exemple, une élévation des températures plus importante au sud-ouest qu’au nord-est.
JBF : Donc des hypothèses de réchauffement qui se confirment ?
BL : Tout à fait tout à fait. D’ores et déjà, quand vous regardez les données existantes, on constate un réchauffement sur le territoire français, et les projections montrent que c’est un phénomène qui va s’accentuer. On pourrait aller, dans les scénarios les plus pessimistes, jusqu’à une hausse de 5°C.
JBF : pour la plupart des gens, cinq degrés cela ne parait pas finalement pas si élevé que ça… Selon vous quelles seraient les conséquences d’une telle hausse, sur le plan concret, c’est à dire sur la vie quotidienne des habitants ?
BL : Les conséquences sont variées. Il ne faut pas oublier non plus, qu’à côté aussi des températures, il y également la question des précipitations. Même s’il y a plus d’incertitudes sur ce sujet, il est probable que l’on va assister à une diminution des précipitations. Donc une augmentation des températures, une diminution des précipitations, plus de sécheresse, plus de canicule, et dans les grandes métropoles, on sait depuis 2003 ce que peuvent provoquer les canicules.
JBF : Vous parlez d’une baisse des précipitations alors que ce qu’on constate par exemple sur le territoire du Syage, ce sont une crue en 2016 et en 2018 et des orages torrentiels en 2017. Ce n’est pas contradictoire ?
BL : Il y a deux façons de considérer la pluie. Quand on parle de diminution des précipitations, on se place dans une perspective annuelle. Les précipitations annuelles vont diminuer. En revanche, quand on s’intéresse aux événements extrêmes et localisés, ce n’est plus du tout la même chose. C’est à dire qu’on peut très bien avoir une diminution des précipitations annuelles, et une augmentation des événements extrêmes. Et en fonction de ce qu’on a observé récemment sur les crues ou les tempêtes, on peut supposer qu’on n’irait pas vers une augmentation du nombre, mais vers une augmentation de l’intensité. C’est-à-dire que les crues les plus importantes seraient plus intenses, que les tempêtes les plus importantes seraient plus intenses.
JBF : Et donc l’impact sur la vie quotidienne des habitants ? Quelles serait à votre avis les adaptations nécessaires en termes de comportements, de pratiques ?
BL : Je ne peux parler que sur mon domaine disciplinaire, ce que je connais bien : l’eau. Ce qu’ont montré un certain nombre d’études, c’est qu’on risque d’assister à plus de sécheresses, à une diminution de la ressource et donc à une diminution, l’été, des débits des rivières. On risque également une diminution de la ressource en eau potable. Donc les conséquences sont directes pour la population. On risque d’assister à une extension de ce que l’on connaît actuellement quand on a des canicules : économies et restrictions d’eau.
JBF : Et par rapport à l’intensification des phénomènes extrêmes, c’est-à-dire effectivement des orages plus violents, des crues plus importantes, est ce qu’il y a là aussi des évolutions à prévoir en terme de comportements ou de pratiques ?
BL : En termes de plan d’urbanisation par exemple. Je suis expert pour le Ministère de la Mission Régionale d’Autorité Environnementale pour la Normandie, et il est clair qu’on est très sensible et que l’on regarde de très près les plans locaux d’urbanisme qui doivent tenir compte beaucoup plus maintenant de ces enjeux climatiques.
JBF : Afin d’éviter une imperméabilisation des sols excessive ?
BL : Exactement.
JBF : Dans un contexte aussi complexe, pensez-vous qu’il est encore possible de travailler seul, chacun dans son coin, ou est-il nécessaire au contraire d’unir les intelligences et d’unir les compétences ?
BL : Il faut tout à fait aller dans ce sens ! Il faut un moment unir les différentes compétences afin de réfléchir aux meilleures mesures d’adaptation qui doivent être prises. Il y a non seulement les mesures d’atténuation (Sur le court terme. NDLR) mais le changement climatique il étant en marche, il va falloir prendre des mesures d’adaptation, (Sur le moyen terme. NDLR) et les meilleures.
JBF : Avons-nous beaucoup de temps devant nous ou l’urgence est-elle de mise ?
BL : L’urgence est de mise. Vous avez parlé des récents événements que l’on a connus en matière de crue et de tempête. Ils démontrent bien que l’urgence est de mise et qu’il faut sérieusement se mettre autour de la table, les scientifiques, les élus, les entreprises, et trouver rapidement les meilleures mesures d’adaptation et d’atténuation.

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