Claire Nouvian : mer courage

Claire Nouvian : mer courage

Publié le 17 décembre 2018

Présidente de l’association Bloom, Claire Nouvian, inlassable militante écologiste est parvenue à obtenir l’interdiction, par l’Europe, de la pêche en eau profonde. Ce succès lui a valu de recevoir le prestigieux prix Goldman, considéré comme le Nobel de l’environnement.

Jean-Baptiste Ferrero
Votre association appelle à établir un pacte durable entre l’homme et la mer, pouvez-vous développer cette idée de pacte ?

Claire Nouvian
C’est juste une formule mais cela permet de dire qu’il y a moyen de gagner sur tous les tableaux. Aujourd’hui en fait on détruit l’environnement et en même temps on détruit les populations de poissons, on détruit les emplois dans la pêche et les finances publiques parce qu’on subventionne les « mauvaises pêches », c’est-à-dire des pêches destructrices qui capturent trop vite la ressource. Aujourd’hui, on fait exactement le contraire de ce qu’on devrait faire pour optimiser l’emploi, les captures et préserver la santé des écosystèmes ainsi que la capacité d’absorption des océans par rapport aux changements climatiques. Je rappelle que, gérée de façon durable, la mer peut offrir une nourriture « gratuite » qu’on doit certes capturer mais que l’on n’a pas besoin d’élever ou de planter. On pourrait trouver des solutions à peu près sur tous les sujets qui sont les nôtres et on fait exactement le contraire de ce que l’on devrait faire. Voilà pourquoi on pense qu’il y a un pacte durable entre l’homme et la mer qui est possible, qui est vraiment à portée de main. Cela n’est pas difficile en termes de complexité intellectuelle, c’est simplement très difficile parce que cette approche se heurte à l’organisation structurelle de la pêche dans le monde ainsi qu’à des lobbies puissants.

Jean-Baptiste Ferrero
Par rapport à d’autres associations qui interviennent sur la question environnementale, l’approche que vous avez choisie est plus pédagogique, politique et citoyenne que spectaculaire.
Pourquoi ce choix plus « discret » mais plus « tenace » sur le long terme ?

Claire Nouvian
Le monde des ONG est très difficile à décrire. Il y a autant d’ONG et de styles et de gouvernance et d’impact qu’il y a de structures. Cela va de Manche Nature – petite ONG locale très efficace et très peu connue du grand public – jusqu’à l’énorme ONG américaine qui va être un peu plus en effet dans le spectacle. Je me sens proche des ONG qui sont restées fidèles à leur mission alors que d’autres ont un peu vendu leur âme en prenant des chèques d’à peu près n’importe qui pour faire du greenwashing.
Chez Bloom, notre valeur fondamentale ce sont les données et l’intégrité intellectuelle par rapport au traitement des données.
On est trop dans cette honnêteté par rapport aux faits pour accepter l’idée de tordre la réalité. Donc, dans notre association, on a plutôt des profils de chercheurs en majorité et on développe nos positions sur la base de ce que disent les faits.
C’est pour ça qu’on est catastrophé par l’état de la planète et des tendances actuelles que ce soit évidemment le climat, les événements climatiques extrêmes, la perte de biodiversité, l’érosion des habitats et les inégalités dans le monde, l’insécurité. Tout est lié si on arrive à un certain niveau de connaissance des phénomènes. On comprend bien que l’érosion des sols et les crises agraires dans les pays du Sud, – en général à cause du changement climatique – vont générer des exodes et que c’est cette instabilité des populations qui va générer des flux migratoires et un désordre mondial. Tout cela remonte très loin dans l’histoire et se trouve lié à une approche assez « prédatrice » de notre civilisation.
Je suis effaré par ce que l’on a fait de cette planète formidable ! On aurait pu faire tant de choses avec toute cette richesse incroyable et je me dis que puisqu’on est arrivé au bout d’un système, tout est à inventer.

Jean-Baptiste Ferrero
Depuis la création de Bloom, est-ce que vous avez senti un début de prise de conscience des enjeux environnementaux dans la population et chez les décideurs politiques et économiques ?

Claire Nouvian
En réalité je pense que tout a changé et c’est vrai que la prise de conscience a vraiment évolué. Il y a 13 ans quand j’ai commencé Bloom, j’ai fait un livre sur les abysses – qui continue d’ailleurs à marcher parce que c’est devenu le livre de référence – j’ai vraiment très soigneusement travaillé ce projet avec des chercheurs formidables mais personne ne savait, à l’époque, qu’il y avait autant de vie en profondeur. On ne parlait pas de « surpêche »… On était dans une forme d’ignorance collective qui a été très dangereuse et le seul vrai sujet environnemental à cette époque c’était le changement climatique. Al Gore (1) avait très bien fait son travail de ce point de vue là. On voit bien qu’il n’y avait qu’une « cause » environnementale qui était le changement climatique et qui masquait un petit peu les autres mécanismes naturels qui sont en disruption et qui sont au point de cassure.
On voit bien qu’on a même basculé au delà du point de la casse par exemple pour les espèces vivantes et donc aujourd’hui je trouve qu’on parle beaucoup plus de pollution plastique dans l’océan et dans les territoires, on parle même de l’érosion des sols, le mot habitat n’est plus interdit dans une communication même grand public, on peut même parler d’écosystème… Donc on voit bien que les gens comprennent que tous les jours ce sont espèces qui disparaissent à un rythme sans précédent. On peut parler de surpêche, de surexploitation, de déforestation… Je trouve donc que la prise de conscience est bien la seule chose qui se passe bien.
Après ce qui est vraiment ultra inquiétant, c’est que la prise de conscience ne s’est pas encore traduite en actes. À aucun endroit. J’aurais de la peine à vous dire : voilà un pays qui est exemplaire en matière d’écologie ou en matière de fiscalité punitive sur l’environnement, même si les pays du Nord sont clairement beaucoup plus avancés que nous en matière notamment de fiscalité.
Pour moi ce qui me manque dans la prise de conscience c’est une approche globale qui permettrait de comprendre que traiter la solidarité séparément de la crise écologique séparément de la lutte contre les problèmes économiques ce n’est pas possible. En effet les premiers qui vont être touchés dans les territoires par le changement climatique, la perte de biodiversité et tous les bouleversements extrêmes que notre planète est en train de vivre ce sont évidemment les pays les plus pauvres parce que les pays riches pourront toujours s’en protéger. Mais la situation est explosive et il existe encore une résistance psychologique et intellectuelle et particulièrement des pays les plus aisés qui refusent toute forme de responsabilité dans la situation.

Jean-Baptiste Ferrero
Tout ce que vous exprimez est d’une grande complexité. Ce n’est pas forcément difficile à comprendre mais c’est complexe. Or aujourd’hui, les discours qui semblent avoir du succès sont plutôt des discours simplistes. Qu’est ce qui peut être fait pour essayer de diffuser et de partager cette pensée complexe avec le plus grand nombre ?

Claire Nouvian
Je n’ai pas de solution magique parce que si je l’avais je serais déjà en campagne pour ça. Cela fait longtemps que je milite contre la télévision par exemple non pas que les contenus soient tous mauvais – bien sûr que non – mais parce que l’humain est fainéant et que notre cerveau nous amène à aller chercher la facilité. Est-ce qu’on peut renouer avec l’usage du livre qui est en recul dans les familles ?
Je me dis que le contenu ultra manichéen qu’on peut trouver dans les moyens de communication actuels ne nous aide pas pour faire passer du contenu intelligent et nuancé à des gens qui ont perdu l’habitude de réfléchir et de se concentrer. Je le vois chez les enfants par exemple qui ont un problème de concentration.
Apprendre à penser et conquérir une forme d’unité émotionnelle ou ce sont deux des plus gros défis qu’on ait à l’échelle individuelle. Penser ça ne vient pas naturellement et c’est ce que j’essaie de dire à nos enfants. On n’apprend pas à penser du jour au lendemain. C’est pour ça qu’on va à l’école, c’est pour ça qu’on doit discuter avec des tas de gens, qu’on lit des tas de choses différentes. Apprendre à penser de façon critique, ça prend vraiment du temps. On ne peut pas penser bien, on ne peut pas penser de façon construite et critique si on n’a pas une certaine base de connaissances générales. Ça aussi c’est prouvé ! Il arrive maintenant que l’on entende des discours disant que l’école c’est dépassé, qu’il faut simplement que les enseignants apprennent à apprendre, et qu’un enfant est capable de chercher son contenu tout seul, qu’il faut seulement lui enseigner à différencier une bonne source d’une mauvaise source et qu’il se débrouillera pour ses apprentissages.
Et les neurologues ont justement prouvé que l’on était d’autant plus efficace à apprendre seul qu’on avait, pour comprendre le monde, une certaine masse critique de connaissance. Si on n’a pas ce corpus de base, on ne peut pas avoir une lecture raffinée du monde et donc on devient une proie vulnérable à des discours sans fond et à des discours extrêmes qui sont ultra manichéen et qui sont faux.

Jean-Baptiste Ferrero
Le trophée du prix Goldman que vous avez reçu représente un ruban de Moëbius (2). Est-ce que cela signifie pour vous que votre combat est un combat sans fin ?

Claire Nouvian
Un combat sans fin évidemment puisque malheureusement on arrive à transmettre assez facilement aux humains le progrès technique mais pas vraiment le progrès moral. A chaque personne qui nait c’est le même travail qui doit recommencer pour passer conscience, connaissances et valeurs. C’est sans fin.
On a basculé dans un individualisme terrible et c’est la plus difficile des batailles que de créer une espèce d’économie de la générosité, de l’empathie, de la tolérance, de la bienveillance.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Ferrero

1 Ancien vice-président des Etats-Unis, très impliqué dans la lutte contre le réchauffement climatique.

2 Le ruban de Moëbius est un objet mathématique paradoxal, un genre de boucle sans fin.

Photos « Goldman Prize ».

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