Francisca Espinoza : « une inondation est un trauma »

Francisca Espinoza : « une inondation est un trauma »

Publié le 15 février 2021

Francisca Espinoza est psychologue clinicienne. Depuis plusieurs années, elle travaille sur la question du stress post-traumatique et sur la mémoire des catastrophes. Elle était intervenue en 2018, lors de la table ronde organisée par le SyAGE sur le risque inondation. Elle a accepté de répondre à nos questions autour d’une dimension qui n’est pas toujours suffisamment prise en compte : la souffrance psychologique des sinistrés et les moyens de réduire ce traumatisme.

JBF : vous êtes psychologue clinicienne, pourquoi vous êtes-vous intéressée plus spécifiquement à la façon dont les individus réagissent aux catastrophes ?

FE : je travaillais sur la question du traumatisme pendant ma thèse de doctorat ainsi que la question de la transmission de la mémoire. Et un peu par hasard j’ai découvert le site de www.memoirdescatastrophes.org consacré à la mémoire des catastrophes qui a été créé par Serge Tisseron qui est un psychiatre qui a travaillé sur la question de la transmission. Il a créé cet institut pour la mémoire des catastrophes  et il m’a invité à y participer en tant que bénévole. Et c’est ainsi que j’ai commencé à m’intéresser à cette problématique des catastrophes naturelles.

JBF : au départ c’est donc plutôt le hasard qui vous a amené à ce sujet ?

FE : Oui. Plutôt le hasard. Mais très vite, j’ai pu rencontrer des sinistrés dans le cadre d’un projet de témoignage en vidéo et suite à ces rencontres j’ai commencé à m’y intéresser encore plus et à mesurer tous les effets psychiques provoqués par une inondation. Au début, je ne mesurais pas l’importance de ces effets. Je pensais qu’une catastrophe naturelle ne provoquait pas le même type de traumatismes que ceux engendrés dans le cadre d’une violence politique ou par la guerre. Alors effectivement, les traumatismes ne sont pas de même nature, mais une inondation peut néanmoins provoquer des effets psychiques très importants et comparables.

JBF : Sur le territoire du SyAGE, nous n’avons pas de catastrophes « dramatiques » comparables à ce qui peut se produire ailleurs en France ou dans le monde. Est-ce que pour une victime, cela change quelque chose, en termes de traumatisme, d’être victime d’une « grande » catastrophe ou d’une « petite » catastrophe ? Ou bien est-ce indifférent ?

FE : Le traumatisme est la conséquence, chez un individu, d’un trauma, le trauma étant un choc. Une inondation, par exemple, est un trauma. Le traumatisme, la conséquence pour l’individu de ce choc, va être fonction des caractéristiques de l’évènement, mais également en fonction de la personne. C’est-à-dire qu’un même évènement produira des effets psychiques différents chez des individus différents. Cela va dépendre de la façon dont l’évènement marque cette personne, de la façon dont il s’inscrit dans l’histoire personnelle de cette personne, de ses caractéristiques psychologique, de son histoire de vie, des ressources dont elle dispose pour pouvoir surmonter cet évènement. Donc effectivement l’évènement compte – ce n’est pas la même chose de subir un tsunami qu’une inondation de moindre envergure – mais si on raisonne en termes psychologiques, ce qui compte c’est comment la situation est vécue subjectivement. Il n’y a pas de réponse standard. Mais ce qui compte aussi, pour surmonter le traumatisme, ce sont les mesures qui sont mises en place par les institutions, la façon dont est gérée la catastrophe. C’est un facteur qui aide à la résilience mais aussi à la santé psychique des personnes sinistrées. On a pu constater que quand des mesures rapides sont prises par les autorités – restauration, protection des personnes, etc – cela aide à surmonter l’évènement traumatique.

JBF : Dans ce que j’appellerai les « petites » catastrophes, comme celles qui peuvent se dérouler par exemple sur notre territoire, on constate que même si une ou plusieurs personnes sont victimes de l’évènement, la « catastrophe » est presque invisible pour le grand public, parce qu’insuffisamment médiatique, spectaculaire et de ce fait, la victime se sent seule face à son traumatisme. Est-ce que cette solitude est un facteur aggravant ?

Oui ! C’est quelque chose qui ressort souvent dans les interviews des sinistrés. Ils expliquent que l’expérience traumatique est incommunicable et de ce fait, ils se sentent souvent incompris. C’est pour cela, disent-ils, qu’il est important d’en parler, non seulement avec les bénévoles mais surtout avec d’autres personnes ayant vécu la même chose, car c’est ainsi qu’ils se sentent moins seuls. Ce sentiment de solitude est, en quelque sorte, un des symptômes de cette expérience traumatique, qui est une rupture, une rupture avec la vie d’avant et dont il est difficile de se remettre.

JBF : Malheureusement, les inondations fluviales sont des phénomènes répétitifs et il est fréquent que la même personne soit amenée à vivre plusieurs fois une catastrophe. La question est donc : est-ce que l’on s’habitue à la catastrophe ? Est-ce qu’au contraire la répétition un facteur aggravant ?

Encore une fois, je ne crois pas que l’on puisse répondre de façon générale. Dans l’idéal, in faudrait s’habituer de façon résiliente, c’est-à-dire en apprenant de l’évènement et ainsi mieux se préparer pour l’avenir. Mais ce travail doit être soutenu par la société, les autorités, par le territoire car il est difficile à accomplir seul.

JBF : Suite à une inondation, quelles seraient les mesures à prendre pour éviter que les victimes ne développent des traumatismes trop importants ?

Au moment de l’évènement, il y a des secours qui arrivent immédiatement. Et de la même façon, il faut immédiatement que se mette en place un soutien et même un soin psychologique auprès des sinistrés. Cette distinction est importante. Il faut alerter les intervenants sur l’existence de ce risque psychologique, notamment parce que certains sinistrés peuvent avoir déjà vécu cela et peuvent voir d’anciennes souffrances réactivées. Ces personnes seront plus vulnérables que les autres. Donc la première chose à faire consiste à identifier ces personnes plus affectées pour les orienter vers du soin. D’autre part, il faut organiser le soutien, les liens avec la communauté. On a pu voir lors de catastrophes – et c’est ce dont témoignent les victimes – que ce qui les a le plus aidé c’est la solidarité, les liens avec les autres habitants du quartier que, peut-être ils ne connaissaient pas et qu’ils découvrent à cette occasion… Cette solidarité est quelque chose qui soutient énormément les sinistrés. C’est ce qui leur permet de remonter la pente.

JBF : une fois encore on peut voir que la solitude est un facteur aggravant du traumatisme.

Oui. C’est pour cela qu’il est important de favoriser ces liens entre les sinistrés, mais aussi avec les bénévoles et les autres habitants du territoire. Il est très important aussi de commémorer, de faire un travail de mémoire qui va également permettre d’alerter sur le risque et développer une véritable culture du risque et d’améliorer ainsi la résilience.

JBF : après une catastrophe, l’accent est souvent mis – notamment dans les médias – sur l’aspect matériel des choses : on a perdu sa maison, sa voiture, etc – mais assez peu sur la dimension psychologique ou immatérielle. Cette forme d’oubli du psychologique est-elle dangereuse ? Est-ce qu’elle peut enfermer les sinistrés dans leur silence ? Ou bien est-ce indifférent ?

Je pense que c’est une réaction normale. Dans l’urgence, ce qu’il faut prioriser c’est la nourriture et l’habitat. Mais très vite, il faut aussi prendre en considération cet aspect immatériel. Les sinistrés ont souvent la sensation d’être dépossédés. Par exemple, je me rappelle d’avoir interviewé des victimes d’une tornade qui était partagées entre le désir de retrouver leur maison et la crainte que celle-ci ait perdu son âme en perdant toutes les traces de leur vie sur place.

JBF : est-il possible de limiter de futurs traumatismes par des formations ou des sensibilisations ?

Bien sûr. C’est là tout l’intérêt de préparer la résilience. C’est tout l’intérêt du travail de mémoire : connaître les évènements passés pour mieux se préparer à l’avenir. Il faut aussi, si l’on veut diminuer le stress et le traumatisme des futurs sinistrés, faire en sorte d’accélérer, de faciliter et simplifier les aspects administratifs qui peuvent être pénibles et blessants pour les victimes. Il faut pouvoir passer à autre chose.

JBF : Il y a souvent un débat sur la question de l’information préventive. Faut-il minimiser le risque pour ne pas affoler la population ou bien au contraire faut-il tenir un discours de vérité ?

La deuxième option sans hésiter ! On ne peut pas minimiser le risque parce que c’est nous rendre plus vulnérables, à tous points de vue. Et puis c’est un droit, pour tout habitant d’un territoire de connaître les risques auxquels ils sont exposés. La meilleure façon de faire de la prévention, c’est de connaître les risques. Ce qui fait traumatisme, c’est souvent la non préparation, la surprise.

JBF – On dit beaucoup ces derniers temps, face à ces divers phénomènes naturels violents, qu’il faut désormais se réhabituer à vivre avec la nature et plus contre la nature… Pensez-vous que la relation qu’on entretient avec la Nature influe sur la perception que l’on a des catastrophes naturelles ?

J’en suis persuadée. Il y a de plus en plus de catastrophes, plus intenses et plus fréquentes et on est obligé de changer nos habitudes et nos points de vue. C’est une des conditions de la résilience : faire preuve de plus d’humilité face à la nature. Il faut aussi s’interroger sur la part humaine dans ces catastrophes dites naturelles. Nous avons souvent une part de responsabilité collective dans telle ou telle catastrophe : l’urbanisation importante, le fait d’habiter en zone inondable, tout miser sur la technologie. J’observe que nous évoluons sur ces questions, mais nous sommes lents à changer et il faudrait nous dépêcher.

JBF : Pour résumer, on peut dire que s’il est impossible de réduire à zéro le caractère traumatisant d’une catastrophe, on peut néanmoins le limiter en adoptant une posture active plutôt que de rester passif ?

Tout à fait ! Ce qui est traumatique dans une catastrophe, c’est que la personne subit, qu’elle n’a aucun pouvoir sur l’évènement. Une façon de réduire le traumatisme c’est de sortir de cette passivité et de pouvoir agir, de participer au travail de prévention de façon à pouvoir prendre la main, même partiellement sur l’évènement passé ou à venir.

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