Bruno David : la vie et rien d’autre !

Bruno David : la vie et rien d’autre !

Publié le 20 novembre 2020

Jean-Baptiste Ferrero : Bruno David merci de nous recevoir au Museum national d’Histoire naturelle. Vous êtes aujourd’hui Président du Muséum et vous avez occupé, durant votre carrière de nombreux postes prestigieux. Votre formation de base est une formation de paléontologue. En quoi la connaissance du passé est-elle éclairante pour mieux comprendre le présent ?

Bruno David : Passer de la paléontologie à la biologie peut en effet sembler surprenant mais le fil rouge qui m’a toujours guidé est celui de l’évolution biologique. Et cette évolution peut aussi bien être abordée à partir de formes anciennes que de formes actuelles, et cela en regardant comment fonctionne le monde qui nous entoure. Il s’agit donc du même sujet. Ceci étant dit, en quoi regarder le passé est inspirant pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui ? Ce n’est pas un scoop que de dire que l’espèce humaine exerce des pressions sur l’environnement qui sont de plus en plus considérables : certains parlent d’anthropocène*, d’autres évoquent une sixième crise d’extinction et il apparait intéressant de se placer sur une échelle de temps long.

L’histoire de la vie a une profondeur de près de 4 milliards d’années et durant les 550 derniers millions d’années, il s’est passé beaucoup de choses avec une vie très diversifiée et déjà complexe. La biodiversité a alors traversé un certain nombre de crises dont cinq majeures. Nous disposons ainsi d’un échantillonnage statistique assez représentatif des fluctuations de la biodiversité au cours des temps géologiques. Est-il possible de tirer des leçons de ces crises ? Si chacune de ces crises est unique, leur comparaison permet d’identifier des facteurs communs, des éléments récurrents qui pourraient nous aider à comprendre la situation actuelle : est-on sur le chemin d’une crise ? Y va-t-on à la même vitesse ? Avec la même ampleur ? On peut donc se pencher sur le passé et essayer d’en tirer des leçons.

Jean-Baptiste Ferrero : certains aujourd’hui, n’hésitent pas à dire que nous sommes entrés dans la « sixième extinction »*. Que pensez-vous de cette affirmation ?

Bruno David : Avant de parler de sixième extinction, il faut d’abord analyser les cinq précédentes, observer leur vitesse, leur ampleur ou encore le nombre d’espèces éteintes. Ces grandes crises ont fait disparaitre entre 70 et 90% de la biodiversité sur des périodes d’environ un million d’années.

La communauté scientifique collecte des chiffres sur ce qui se produit depuis cent cinquante ans. Le constat est sans appel, on approche les 2% de disparition. Et si nous sommes encore loin des 80% des crises anciennes, il ne faut pas négliger la vitesse de cette dégradation ! En extrapolant le taux actuel sur un million d’années, on arriverait à 8000% ! Même en relativisant et en admettant une erreur de facteur 10, même de facteur 100, nous sommes aujourd’hui sur la trajectoire d’une grande crise. Au début de cette trajectoire certes, mais nous y allons 1000 fois plus vite que ce qui s’est produit dans les temps géologiques. A nous désormais de trouver des moyens d’action pour ralentir.

Jean-Baptiste Ferrero : selon vous, sur quoi pourrait se fonder l’éventuel espoir d’échapper à cette crise ? Sur la capacité de résilience de la nature ou sur notre capacité technologique ou scientifique ?

Bruno David : les deux ! La biodiversité est très résiliente. Elle a cette capacité à bouger, à s’adapter à de nouveaux contextes et à revenir surtout si on la laisse tranquille. Et puis il nous faut, nous, agir ! En effet, nous imposons à la biodiversité des vitesses de changement qui ne sont pas compatibles avec l’évolution biologique et notamment avec sa capacité d’acclimatation et d’adaptation ; il faut donc infléchir nos usages de la planète.

Si je réduis mon empreinte carbone en réduisant, par exemple, l’utilisation de ma voiture, l’effet en sera dilué dans le climat mondial. En revanche, si j’ai une action locale dans mon jardin, je verrai le résultat sur la biodiversité dans mon jardin. La démarche est donc gratifiante et les effets à beaucoup plus court terme sont visibles. Dans le cas du changement climatique, il y a une inertie du système climatique mondial qui fait que l’on ne verra les effets de nos actions que dans 20, 30 ou 50 ans.

Jean-Baptiste Ferrero : cela signifie donc que chacun, à son humble niveau, peut œuvrer pour contribuer à la défense de la biodiversité ?

Bruno David : si vous mettez des prairies en jachère, si vous replantez des haies, dans un court laps de temps, vous verrez éclore toute une biodiversité. Tout un écosystème se réinstalle rapidement, avec des coléoptères, des papillons, des rongeurs, etc. Ceux qui replantent des arbres en voient très vite le résultat, là où ils ont agi. Même à l’échelle d’un petit jardin, si vous diversifiez la végétation, que vous n’utilisez pas de produits chimiques, vous allez très vite voir revenir une vie très variée.

Jean-Baptiste Ferrero : si on adopte l’hypothèse optimiste et que les choses parviennent à s’arranger, pensez-vous que l’on puisse retrouver une situation « à l’identique » ou bien faudra-t-il s’attendre, quoi qu’il en soit, à des changements ?

Bruno David :  Il y aura des changements. Je suis d’un optimisme raisonnable, pas d’un optimisme béat. Il y a de fortes chances pour que nous allions collectivement dans le mur, pour l’instant je ne vois pas de réactions à la hauteur de l’enjeu. Pour en revenir à votre question, je tiens d’abord à dire qu’on ne retrouvera pas la situation antérieure car l’histoire ne revient jamais en arrière, c’est valable pour les sociétés et encore plus valable pour l’histoire de la Vie. La Vie ne revient pas en arrière, elle est toujours dans une dynamique de changement. D’ailleurs, il n’y a pas de « temps zéro » du système, d’Eden idéal ou de « bon vieux temps ». Ça change tout le temps, mais en temps normal cela ne change pas à la vitesse que l’on connait en ce moment. Il n’y aura pas de retour en arrière mais il pourra y avoir des inflexions positives. Ces améliorations dépendent de nous.

Du fait du changement climatique, il y aura de toute façon des bouleversements puisque les ceintures climatiques vont bouger et avec elles, les ceintures de biodiversité qui les accompagnent. Il pourra se produire des tensions à certains endroits (pénurie d’eau, grande chaleur…) Dans ces cas-là, la biodiversité peut se déplacer – c’est d’ailleurs son premier réflexe – et les poissons notamment le font très simplement : c’est comme cela que des barracudas se sont installés en Provence. Mais il y a des compartiments de la biodiversité qui se déplacent moins bien, comme les arbres par exemple, même si un chêne peut se déplacer, via les glands qu’il sème et qui peuvent être transportés par des écureuils ou d’autres rongeurs.

Il peut se produire que la migration des ceintures climatiques soit trop rapide pour permettre aux ceintures de biodiversité de se déplacer au même rythme. Les espèces qui ne pourront pas suivre le mouvement, seront menacées d’extinction au moins locale.   

Jean-Baptiste Ferrero : contrairement à ce que considèrent certains climato-sceptiques qui voient dans l’écologie une idéologie « sentimentaliste », il ne s’agit donc pas de défendre la nature, mais plutôt de défendre notre propre environnement ?

 Bruno David :  La meilleure raison de défendre l’environnement est une raison égoïste : on se défend nous-même. Nous ne sommes rien sans les écosystèmes et ne mesurons pas assez à quel point nous sommes dépendants de la vie qui nous entoure. Attention à ne pas scier la branche sur laquelle nous vivons !

Jean-Baptiste Ferrero : il ne s’agit donc pas tant de défendre la nature que de défendre une Nature qui nous est hospitalière ?

Bruno David :  Oui, mais à une réserve près : nous faisons partie de la Nature. Il n’y a pas de dualisme Homme/Nature. Nous sommes un animal, vertébré, mammifère, primate, Homo sapiens. Nous sommes une espèce vivante parmi d’autres, intégrée dans un tissu vivant. Nous possédons une technologie qui nous permet de faire un certain nombre de choses, mais cette technologie ne nous affranchit pas de notre état d’être vivant. Par conséquent, il faut s’accepter comme tel et comprendre que lorsque l’on défend la nature, c’est nous-mêmes que nous défendons. Si la situation s’aggrave, on risque d’assister à une bascule des écosystèmes vers de nouveaux équilibres qui ne nous rendrons pas nécessairement les mêmes services et ouvriront la voie à des tensions énormes.

Si le climat change au point que l’Afrique du Nord devienne une zone stérile et désertique, ce serait 300 millions de personnes qui seraient touchés et contraints à la migration. On bascule donc d’un problème écologique à un problème géopolitique. Nous sommes en train de bouger les curseurs des environnements et des systèmes de régulation de la planète à toute vitesse sans réellement se rendre compte des conséquences de nos actes.

Par ailleurs, il est illusoire de croire que nos technologies vont nous sauver. Les systèmes vivants sont extrêmement complexes et on ne peut pas prétendre les piloter. On peut avoir parfois l’illusion que ça marche, parce que la biodiversité est résiliente, jusqu’au jour où tout peut basculer.

Jean-Baptiste Ferrero : il est donc important d’admettre qu’il faut réapprendre à vivre AVEC la nature et plus CONTRE la nature…

Bruno David :  pendant longtemps, l’homme a vécu en luttant contre la nature. Il y avait les maladies, les parasites, les bêtes fauves, il fallait défricher la forêt… Et puis il y a eu une seconde période, à partir des années 70, où les premiers écologistes ont alerté l’opinion et se sont penchés au chevet de la nature, tout en restant un peu extérieurs. Aujourd’hui, plus que jamais, nous devons intégrer que nous sommes une composante de la nature. Il convient donc d’avoir la modestie de le comprendre et d’adapter nos comportements en conséquence.

Jean-Baptiste Ferrero : comment faire pour que cette nouvelle vision de la relation homme/nature se diffuse davantage parmi la population ?

Bruno David :  ce regard n’est pas naturel et demande un effort de recul et de réflexion. En tant qu’individu ou en tant qu’espèce, on tend à être centré sur soi. Il faut par exemple admettre que l’Homme n’est pas plus évolué que les autres espèces, plus complexe certainement, mais pas plus évolué. La distance qui sépare l’homme de l’ancêtre commun universel** est la même que celle qui sépare la souris ou l’acarien de cet ancêtre. Il faut être humble et descendre de notre piédestal.

Jean-Baptiste Ferrero : la solution pour faire évoluer cela ne réside-t-elle pas dans l’éducation et pensez-vous que l’éducation scientifique est suffisamment développée ?

Bruno David :  il faudrait presque revenir aux « leçons de chose » de naguère. Je crois beaucoup aux vertus de l’observation, les sciences naturelles sont en effet une science de l’observation. Cette discipline apprend à observer, à prendre des notes, à dessiner et surtout apprend le respect des faits. Elle forge ainsi une forme d’éthique intellectuelle ce qui n’est pas négligeable dans un monde de plus en plus séduit par le relativisme et les vérités dites « alternatives ».

Par ailleurs, quand vous ouvrez votre fenêtre, vous voyez le monde, le ciel, les arbres, les oiseaux, la planète. Nous vivons au cœur de ce monde-là et il est essentiel d’apprendre à le connaître. Les sciences naturelles devraient faire partie des « exigibles » de la culture générale et ce n’est malheureusement pas le cas aujourd’hui. Si je dis que Victor Hugo a écrit le Bourgeois Gentilhomme, il est possible que cela suscite quelques sarcasmes. Par contre, si j’affirme que l’huître est un crustacé, je rencontrerais des réactions d’indifférence alors que l’erreur est du même ordre.

Jean-Baptiste Ferrero : comment parvenir à développer cette culture scientifique dans le grand public ?

Bruno David :  C’est une des missions du Muséum. Il faut développer la science dite participative et mettre en place des actions où l’on sollicite l’observation des citoyens. Mais fondamentalement, je pense que tout passe par l’éducation. On s’est « débranché » du monde qui nous entoure et aujourd’hui nous sommes rattrapés par la réalité. Or on ne peut pas réagir correctement, on ne peut pas protéger quelque chose sans le connaitre vraiment. Tout cela passe par l’éducation et par l’école et le mot clé c’est : observation !

Jean-Baptiste Ferrero : Le Muséum national d’Histoire naturelle possède un site implanté à Brunoy. Pouvez-vous m’en dire plus sur le projet de développement de ce site ?

Bruno David :  L’implantation actuelle, répartie sur deux sites séparés par une rue, était assez peu fonctionnelle. Nous avons donc décidé, après concertation avec la commune et d’autre acteurs locaux, comme le département et la région, de nous séparer d’une des deux parcelles et de nous recentrer sur l’autre, afin de moderniser nos installations, développer des activités scientifiques autour d’un pôle d’excellence « biodiversité et santé ». La parcelle libérée pourra être récupérée par la commune pour y développer des espaces verts.

Jean-Baptiste Ferrero : Est-il prévu d’ouvrir un peu plus ce site au grand public ?

Bruno David :  On ne va pas créer un Muséum bis à Brunoy, mais il est prévu d’avoir un espace dédié qui puisse accueillir du public ou des scolaires non pas de façon permanente, mais lors d’événements – fête de la Nature, fête de la Science, etc. – ou bien sur rendez-vous.

Jean-Baptiste Ferrero : Êtes-vous optimiste sur l’issue de la crise écologique actuelle ?

Bruno David :  Je suis partagé. Je suis plus pessimiste qu’il y a quelques années, car je vois qu’il y a des signaux très négatifs en matière de biodiversité et que les réponses ne sont pas à la hauteur des enjeux. La seule chose qui me rende optimiste, c’est que nous avons la capacité d’agir et que la biodiversité elle-même, par sa capacité de résilience, peut nous y aider.

* Anthropocène est un terme qui a été proposé par le prix Nobel de chimie Paul Crutzen pour désigner une période marquée par une influence considérable de l’Homme sur la planète. Certains y voient une nouvelle ère géologique, il convient de le considérer plutôt comme une période de l’histoire de nos sociétés, au même titre que le Moyen-Âge ou la Renaissance.

** LUCA pour Last Universal Common Ancestor est la forme de vie la plus récente (environ 3800 millions d’années tout de même) dont descendent toutes les formes de vie actuelles : bactéries, archées, plantes, champignons ou animaux.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Ferrero

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