Les philosophes ont la parole : pourquoi les ragondins sont-ils des animaux nuisibles ?

Publié le 27 janvier 2015

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Crédits photo : Emmanuelle Marchadour

 
 

Professeur à l’université de Franche-Comté (Besançon), Corine Pelluchon est philosophe politique et travaille en particulier sur l’écologie et la question animale. Son dernier livre, « Les Nourritures, philosophie du corps politique »  (Le Seuil, 2015) s’inscrit dans la continuité d’un travail permettant de comprendre comment l’écologie peut s’inscrire au cœur du contrat social et transformer la manière dont nous concevons le politique, mais aussi notre existence, pensée dans sa matérialité. Pour Corine Pelluchon, comme pour bon nombre des habitants de la vallée de l’Yerres, la nature n’est pas un décor dont la valeur serait seulement instrumentale, mais l’écologie implique une réflexion sur notre habitation de la Terre et souligne la responsabilité de chacun.

 
 
 
 
 

Ainsi, Corine Pelluchon nous a semblé la personne idéale pour répondre à une question qui fait débat : pourquoi le caractère dit « nuisible » des ragondins l’emporte-t-il sur leur droit à l’existence ?

 

–          Corine Pelluchon : Originaire d’Amérique du Sud, le ragondin a été introduit par l’homme en France pour sa peau, moins chère que celle du vison. Mais sans son prédateur – l’alligator qui, par sa fonction, régulait naturellement cette population – l’espèce n’a pas tardé à proliférer.

 

C’est de là que lui vient ce caractère nuisible. Cette espèce a été introduite sans que personne n’ait prévu le déséquilibre environnemental qui allait en découler. Par exemple, le marais Poitevin est un écosystème très fragile que les ragondins contribuent à ravager en creusant des tunnels dans ses berges, conduisant à terme à l’effondrement des terrains.

 

L’ONU considère avec raison les phénomènes d’invasions biologiques comme une des grandes causes de régression de la biodiversité en France. Mais se borner à affirmer uniquement que certaines espèces sont nuisibles, c’est s’empêcher de remonter en amont du problème. Or, la première cause de la propagation des ragondins, c’est l’homme qui les a introduits sans réfléchir aux conséquences de cette introduction d’une espèce dans un écosystème dont l’équilibre est toujours fragile.

 

Bien plus, nous habitons la Terre et coexistons avec d’autres espèces. Ces dernières ont le droit d’exister. Quand l’être humain détruit la forêt dans laquelle vivent les orangs-outans pour faire de l’huile de palme, par exemple, il n’est pas seulement cruel, mais aussi injuste car il s’arroge des droits absolus sur une Terre qu’il considère comme vierge et seulement faite pour lui, voire pour le profit de certains hommes – car les peuples primitifs souffrent aussi de la déforestation de l’Amazonie.

 

De la même manière, les animaux liminaux comme le ragondin, le rat, l’écureuil et le renard sont exterminés car l’homme n’arrive pas à cohabiter avec eux. Il est vrai qu’il est difficile de garder des souris chez soi car, bien vite, elles vont proliférer. Mais nous devons créer des « circonstances de la Justice », comme disait John Rawls, où leur mise à mort est exceptionnelle et n’a lieu que si elle est nécessaire. Par ailleurs, notre manque d’hygiène est souvent responsable de leur prolifération.

 

Un écosystème est constitué de vivants qui sont dans des relations d’interdépendance.

 

Nous appelons nuisibles des animaux que l’homme a introduits dans un écosystème en réfléchissant seulement à ce qui nous profite et en pensant seulement à court terme. C’est pourquoi il est inexact de dire que faire primer la défense de la biodiversité devant la protection de ces animaux est un choix qui s’impose de lui-même. Cet état de choses qui oblige à exterminer ces animaux qualifiés de nuisibles est la conséquence d’une interaction avec la nature qui n’a pas été prudente.

 
 

La situation que nous avons créée nous oblige à réduire de manière drastique la population des ragondins. Mais il faut comprendre qu’un écosystème n’est pas quelque chose sur lequel on peut agir selon son bon vouloir. Un écosystème est constitué de vivants qui sont dans des relations d’interdépendance. L’introduction d’une nouvelle espèce va entraîner des déséquilibres qui déclencheront des réactions en chaîne alors très difficiles à réparer.

4 commentaires

  1. david

    Tous mes respect à cette petite réflexions, mais je ne suis pas convaincu que la cohabitation « nuisible » – humain ( à notre échelle locale) se fasse dans la réflexion, l’étude OBJECTIVE des comportements des ragondins et de leur impact sur l’environnement est une ouverture sur les solutions pratiques à mettre en place. Nous agissons trop souvent par intérêt plus ou moins immédiat, rarement dans une compression de nos actes à long terme. Exemple, d’expérience le renard et le héron sont des prédateurs naturels de jeunes ragondins – favoriser des milieux propices aux hérons permettrais une régulation partiel des populations – L’éducation de la population passe par une interdiction ABSOLUE de nourrir les ragondins plus à l’aise en milieu semi-urbains que dans les milieux plus sauvages.
    • il me semble qu’il est nécessaire de rédiger une charte régissant les COMPORTEMENTS de la population fasse au aux animaux sauvages des rives de l’Yerres.

    • SyAGE

      Bonjour David, merci pour votre message . Votre point de vue est très intéressant ! 🙂 Qu’entendez-vous quand vous dites  » je ne suis pas convaincu que la cohabitation « nuisible » – humain ( à notre échelle locale) se fasse dans la réflexion  » ?

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