Lingette : l’ennemie des canalisations prospère

Publié le 30 mai 2018

Yoann Weyant, à gauche, et Philippe Danger, de Suez, sont confrontés chaque année d’avantage au problème.

Les lingettes sont devenues depuis une vingtaine d’années des objets de grande consommation. Pratiques, elles n’en sont pas moins redoutables pour les canalisations quand on les jette dans les toilettes. Collectivités et fabricants ne semblent pas en mesure de trouver une solution à ce problème dont la note pourrait être salée.

« Un amas de détritus de 16 mètres de haut pour deux mètres de diamètre, constitué de serpillières, de serviettes hygiéniques, de couches ou encore de lingettes (…) de 60 tonnes a été découvert(e) (…) dans un siphon du collecteur d’eaux usées passant sous la Seine, au niveau de Vigneux-sur-Seine. » Cet article paru dans le Parisien le 6 décembre 2017 relate un fait d’ampleur exceptionnelle mais qui appartient bien à la routine pour les syndicats en charge de l’assainissement, comme le SyAGE. « Entre 2008 et 2017, les interventions destinées à déboucher des pompes ont été multipliées par 2,5 fois », souligne Yoann Weyant, responsable du service Usines à Suez, délégataire du service public pour le syndicat. Ceci rien que dans les 116 postes de relevage (qui permettent aux effluents d’avancer quand les conditions, gravitaires notamment, ne sont pas remplies) dénombrées dans le réseau des eaux usées du SyAGE. De 102 en 2008, on est ainsi passé à 294 interventions en 2017, alors même que des pompes capables de gérer en partie le problème de ces amoncellements ont été installées. « Certains de ces matériels déchiquettent les amas mais ils se reforment ensuite. La technologie a ses limites », relève Philippe Danger, expert technique chez Suez.
En cause donc dans une très grande majorité des cas, ces fameuses lingettes qui ont envahi les tiroirs des foyers, qu’elles soient destinées à la toilette des bébés ou au nettoyage de la cuisine ou des salles de bain, et qui sont jetées dans les toilettes. Mais aussi aux rouleaux de papier toilettes, annoncés solubles dans l’eau mais qui se recoagulent, aux serviettes hygiéniques et autres tampons. Autant de matières filamenteuses qui ne se dégradent pas rapidement et qui, au contact des cheveux, de la graisse et d’autres matières encore, finissent par former dans les canalisations ce qu’on appelle des filasses (ou « fatbergs », contraction de « fat », graisse, et « iceberg », pour les Anglo-Saxons), ces fameux amas qui ont des conséquences désastreuses sur les réseaux. Pour reprendre l’exemple des 60 tonnes de l’article du Parisien, le journal raconte qu’il avait fallu intervenir pendant six mois toutes les nuits au moyen de cutter et de crochets afin de venir à bout du monstre.

Le poste « PY » situé à Villeneuve-Saint-Georges est particulièrement exposé : le 27 février, 30 débouchages de pompes ont dû être réalisés.

Des coûts d’exploitation des réseaux en hausse
Ces interventions ont, bien sûr, un coût. En moyenne, sur les pompes gérées par Suez sur le territoire du SyAGE, les interventions durent deux heures, effectuées par deux agents. De même, les nouvelles technologies utilisées pour limiter le nombre de filasses se paient également. Idem pour les réparations de matériel. « Il y a trois conséquences : les coûts d’exploitation des réseaux augmentent ; les investissements à réaliser sont plus onéreux ; le coût des traitements des déchets est plus important », résume Yoann Weyant, qui se refuse cependant à chiffrer ces hausses. « En tous cas, tout cela va entraîner une augmentation du prix de l’eau », assure Philippe Danger. Plus préoccupant encore, les déchets agglomérés peuvent être dangereux pour l’homme. L’été, ils peuvent dégager de l’hydrogène sulfuré, très corrosif et mortel pour l’homme à partir d’une certaine concentration et dans un espace confiné comme les réseaux de canalisations.
Mais alors, que faire pour inverser la tendance et éviter que les lingettes aient de si graves conséquences ? La première réflexion relève du bon sens : ne plus jeter ces matières dans les toilettes. Cela semble évident mais, par manque d’éducation ou d’information, beaucoup ne se prive pas du geste. Que ce soit en zone pavillonnaire ou en cité HLM, comme des études menées par Suez l’ont montré. Même si la prise de conscience et le changement d’habitudes peuvent se révéler plus délicats à obtenir parmi les habitants des étages des grands ensembles que parmi ceux des maisons individuelles. La raison ? Lorsqu’une pompe est bouchée, la montée en charge peut entraîner l’arrêt du fonctionnement de la machine et, en conséquence, la remontée des eaux usées chez l’habitant, à moins que leur installation soit munie d’un clapet. Une expérience qui donne à réfléchir.

Quelle responsabilité pour les fabricants ?
Si le SyAGE et Suez ont édité des supports d’information sur la question, à l’instar de nombre de collectivités, la responsabilité n’appartient-elle pas en premier lieu aux fabricants de lingettes et autres produits incriminés ? « Nos adhérents sont tout à fait conscients des problématiques engendrées par une mauvaise utilisation des lingettes, assure l’Association française des industries de détergence, de l’entretien et des produits d’hygiène industrielle (Afise). Ils se sont d’ailleurs engagés dès 2016 auprès de collectivités afin de développer une campagne d’informations auprès des consommateurs pour les informer des bons gestes à adopter. Malheureusement, ces campagnes menées à titre expérimental dans plusieurs collectivités (Dijon, Annecy, Nevers, Strasbourg) n’ont pas apporté d’améliorations significatives. » L’association, basée à Paris, ajoute que « d’autres engagements sont à l’étude avec d’autres secteurs professionnels ». Par ailleurs, dans un article de L’Express en date du 10 août 2017, l’Afise avait chiffré « l’économie d’eau permise par les lingettes à plus de 5 millions de mètres cubes par an, soit la consommation d’une ville de 100 000 habitants ». Un chiffre en trompe l’oeil selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) qui, dans le même article, soulignait que la fabrication des lingettes nécessitait elle-même l’utilisation de beaucoup d’eau…
De plus, l’étiquetage sur les paquets de lingettes et, plus largement, de textiles sanitaires, peut porter à confusion dans l’esprit des consommateurs, beaucoup comprenant la mention bio-dégradable, ce qui n’est pas synonyme de soluble dans l’eau. Certains indiquent même sur l’emballage que la lingette peut être jetée dans les toilettes. « La plupart des lingettes portent la mention « ne pas jeter dans les toilettes », souvent assortie d’un pictogramme, souligne l’Afise. Dans le cas où les lingettes ont été développées pour pouvoir être jetées dans les toilettes, (on trouve) la mention « flushable ou peut être jetée dans les toilettes ». » Ces lingettes, précise encore l’Afise, « respectent les critères techniques développés par l’association Edana (association de fabricants de non tissés) dans ses lignes directrices ». L’Edana (European Disposal and Nonwoven Association), basée à Bruxelles, définit le non tissé comme un « produit manufacturé fait d’un voile ou d’une nappe de fibres individuelles, orientées directement ou au hasard, liées par friction, cohésion ou adhésion ». Son conseil d’administration est composé de dirigeants des grandes multinationales comme Unilever, Procter & Gamble, Kimberly-Clark, Johnson & Johnson, BASF, DuPont de Nemours…

Des procès aux Etats-Unis
Aux Etats-Unis, un procès retentissant oppose depuis 2015 six collectivités et services publics du Minnesota aux principales entreprises qui fabriquent des lingettes (voir le site www.nomorewipes.com). En jeu, des dommages intérêts pour la détérioration des canalisations par les lingettes, ce que les fabricants nient, et la reconnaissance de la dangerosité de ces textiles. La bataille judiciaire fait rage, à coup d’expertises et de contre-expertises, si bien que les débats ont été repoussés jusqu’à présent. D’autres procès se tiennent contre ces mêmes fabricants. Le préjudice des gestionnaires de réseaux aux USA est estimé à 1 milliard de dollars par an, selon the National Association of Clean Water Agencies, repris par le Washington Post. Certains se terminent en faveur de ces derniers, comme celui qui a opposé la ville de Perry (Iowa) à une association de fabricants (l’Inda), faute de préjudice avéré. « Malgré les grands titres dans les journaux, il n’y a aucune preuve que les produits jetables à la poubelle causent des bouchages ou des problèmes d’entretien des réseaux », se félicitait en substance le président de l’Inda après l’abandon des poursuites, en août 2017 (www.businesswire.com). Plus déterminant, un tribunal fédéral aura à juger un recours des fabricants contre le district de Colombia, qui a légiféré sur la notion de « jetable aux toilettes » et les exigences de dissolution des produits nécessaires pour prétendre à ce label. En France, il n’y aurait à ce jour aucun procès de ce type.

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